Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18 mars 2007

Détails

La politique et la poésie (II)
 
medium_triomphe_inconnu2.2.jpg


La pensée de Maistre, Rivarol et Louis de Bonald ont influencé la vision de l’histoire de Michelet, Augustin Thierry, Guizot, Gobineau, Maurras, Lamennais, (Lamartine) mais qu’en est-il de la pensée sociale et de l’héritage des Lumières ?

A la fin du XVIIIème, Condorcet, dans l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain est convaincu que le progrès de la science aboutit au bonheur de l’esprit : une belle utopie. Sébastien Mercier, lui, publie le premier roman d’anticipation français, L’An 2440, qui prend un caractère prophétique également.

Dans le domaine scientifique, Auguste Comte en 1830 et Frédéric Le Play en 1855 jettent les bases de la sociologie et des sciences sociales en général sans se priver de jouer les prophètes au passage. Les sciences deviennent les religions de l’avenir : il s’agit d’éduquer la masse d’ouvriers et la libérer du sentiment religieux catholique. Ces philanthropes, souvent socialistes, laïcs, utopistes, communistes prétendent transformer les mentalités et viser la dictature du prolétariat afin de faire de la solidarité sociale la nouvelle religion. C’est Leroux en 1840 avec De l’humanité, son principe, son avenir, c’est Villermé la même année avec Tableau physique et moral des ouvriers, c’est Proudhon en 1851 avec L’Idée générale de révolution au XIXème siècle et Marx-Engels avec Le Manifeste du Parti communiste en 1848 : la pensée « humanitaire » et idéaliste se répand.

C’est une époque étrange de l’histoire littéraire du siècle : Fourier en 1835 fait paraître La Fausse Industrie, dans lequel il affirme que la morale se libère dans l’assouvissement des passions et critique allègrement ce qu’il pense être fausses et contre-morales régissant la société : il invente la morisophie (science des mœurs). En littérature, les Romantiques ne sont pas spécialement des acharnés de la défense du peuple, ce qui rend donc possible la naissance du roman social et des romans « populistes » entre 1840 et 1870 avec Hector Malot, Sand, Féval et Vallès. Ce mélange de sciences et de pensées sociales nourriront Zola.

Toutefois, à la fin d’un XIXème foisonnant, se croisent plusieurs courants réactionnaires.
Edouard Schuré en 1889 dans son ouvrage Les Grands Initiés critique la Science et prône le retour au règne de l’Esprit : cette forme de « réaction » est plutôt philosophique.
Bloy, électron libre, réactionnaire catholique, incarne la pensée religieuse et critique le Bourgeois et la pensée agnostique et l’athéisme répandus comme une traînée de poudre dans la population. Il se développe également un courant réactionnaire régionaliste comme par exemple le Félibrige, en Provence, de Frédéric Mistral : en effet, le patrimoine culturel et identitaire de certaines régions se trouve menacé par l’avancée uniformisante d’un pays aux pouvoirs centralisés. Enfin, il naît une contre-révolution, réaction nationaliste soutenue par Maurras et alimentée par un groupe très actif et noyau dur de l’Action Française.
 
Lisons Maurras : « Le nationalisme réagit contre l’égoïsme du vieux parti républicain, en même temps qu’il réagit contre l’indifférence de ce parti aux grands intérêts nationaux. Un nationaliste conscient de son rôle admet pour règle de méthode qu’un bon citoyen subordonne ses sentiments, ses intérêts et ses systèmes au bien de la patrie. Il sait que la patrie est la dernière condition de son bien-être et du bien-être de ses concitoyens. Tout avantage personnel qui se solde par une perte pour la patrie lui paraît un avantage trompeur et faux. Et tout problème politique qui n’est point résolu par rapport aux intérêts généraux de la patrie lui semble un problème incomplètement résolu. Le nationalisme impose donc aux questions diverses qui sont agitées devant lui un commmun dénominateur, qui n’est autre que l’intérêt de la nation. Comme pour ce Romain dont parlait Bossuet, l’amour de la patrie passe en lui toute chose. »
 
Maurras sympathisera dans les années trente avec un régime fasciste !
 
…/… à suivre.

16 mars 2007

L'ampoule poétique de la Réaction

La politique et la poésie (I)

Il n’est pas grossier d’associer ces deux concepts : certains poètes expriment leurs idées dans leurs écrits : de Staël, Baudelaire, de Musset, Hugo, Flaubert, Tardieu, etc.
J’imagine que des thèses ont dû être écrites sur le sujet : rappelons-nous que le dix-neuvième siècle est le siècle de grands bouleversements politiques, la nation française se cherche après la Révolution, la Terreur et l’Empire. Les révolutions industrielles et la condition des ouvriers vont enfanter le socialisme et toutes sortes d’idées « humanitaires ». C’est aussi le siècle des Réactionnaires, des Royalistes, des Ultras, des anarchistes, des Légitimistes, etc., un siècle d’instabilités politique et sociale…

Les écrivains observent, et parmi eux des poètes, et si tous portent un regard critique sur le monde de leurs contemporains, certains n’hésitent pas à l’exprimer dans certains de leurs textes. L’influence de Louis de Bonald et de Joseph de Maistre —voire de Chateaubriand— n’est pas absente de l’œuvre baudelairienne.
Alfred de Musset publie en 1850 Poésies nouvelles : le poème intitulé « Dupont et Durand », à l’intérieur duquel il moque deux écrivaillons animés de grands sentiments pour le bien de l’humanité, est un texte extrêmement satirique et terriblement actuel (Musset était-il un voyant ?). Voici un passage : Dupont dit à Durand :


« L’univers, mon ami, sera bouleversé,
On ne verra plus rien qui ressemble au passé ;
Les riches seront gueux et les nobles infâmes ;
Nos maux seront des biens, les hommes seront femmes,
Et les femmes seront tout ce qu’elles voudront.
Les plus vieux ennemis se réconcilieront,
Le Russe avec le Turc, l’Anglais avec la France,
La foi religieuse avec l’indifférence,
Et le drame moderne avec le sens commun.
De rois, de députés, de ministres, pas un
De magistrats, néant ; de lois, pas davantage.
J’abolis la famille et romps le mariage ;
Voilà. Quant aux enfants, en feront qui pourront.
Ceux qui voudront trouver leurs pères chercheront.
Du reste, on ne verra, mon cher, dans les campagnes,
Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes
Chansons que tout cela ! Nous les supprimerons,
Nous les démolirons, comblerons, brûlerons.
Ce ne seront partout que houilles et bitumes,
Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes,
Carottes, fèves, pois, et qui veut peut jeûner,
Mais nul n’aura du moins le droit de bien dîner.
Sur deux rayons de fer un chemin magnifique
De Paris à Pékin ceindra ma république.
Là, cent peuples divers, confondant leur jargon,
Feront une Babel d’un colossal wagon.
Là, de sa roue en feu le coche humanitaire
Usera jusqu’aux os les muscles de la terre.
Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits
Ne verront qu’une mer de choux et de navets.
Le monde sera propre et net comme une écuelle ;
L’humanitairerie en fera sa gamelle,
Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron roulera dans les cieux.
Quel projet, mon ami ! quelle chose admirable !
A d’aussi vastes plans rien est-il comparable ?
Je les avais écrits dans mes moments perdus.
Croirais-tu bien, Durand, qu’on ne les a pas lus ?
Que veux-tu ! notre siècle est sans yeux, sans oreilles
Offrez-lui des trésors, montrez-lui des merveilles
Pour aller à la Bourse, il vous tourne le dos.
Ceux-là nous font des lois, et ceux-ci des canaux ;
On aime le plaisir,l’argent, la bonne chère ;
On voit des fainéants qui labourent la terre ;
L’homme de notre temps ne veut pas s’éclairer,
Et j’ai perdu l’espoir de le régénérer.
»

 .../... à suivre ce soir ou demain.

22 février 2007

Prof de français

Livraison fervide
 
« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. » (Beaumarchais). Et ce n’est pas tout encore. Il y a tant de choix, de décisions à prendre, difficiles toujours. Si j’écris là, c’est afin de me reposer de mes sentiments et de mes émotions. Jusqu’à l’année dernière j’utilisais encore des petits agenda avec une page par jour (c’est un excellent exercice : peu importe l’intensité de la journée, le nombre de lignes est limité.) J’en ai une pile poussérieuse que je ne déplace jamais : j’attends.
Je m’aperçois que la décision d’enseigner est venue tard ; je voulais devenir « artiste » ou « médecin » (la tendance familiale). Mon grand-père, peu avant de mourir, me conseillait fortement de devenir institutrice comme l’une de mes tantes et ma grand-tante. Je me souviens parfaitement de ma réaction à cet instant : un haussement d’épaules intérieur : jamais de la vie et pour rien au monde j’exercerai un métier pareil.
Et puis à la fac (je ne voulais pas faire prépa : mon côté un peu fainéant ne me disposant pas à la masse de travail exigée dans ces classes), je me suis vite aperçue que les Lettres Classiques n’offrent pas de vastes horizons. La lumière me guidait vers l’édition, la publicité ou la pige. J’ai tenté les trois mondes et j’ai détesté la faune désepérée et intrigante qu’on  y rencontre. Je n’ai guère le goût des contraintes et encore moins celui des muselières.
J’avais besoin de ces courtes expériences ataxiques après toutes les interrogations désordonnées qui m’ont hantée. Naturellement, je me suis retournée vers les uniques connaissances que je savais à peu près maîtriser: la lecture solitaire et la grammaire parfois inattendue mais toujours géniale. J’ai eu envie de partager, de transmettre ma passion, mon émerveillement, et toutes les émotions que j’eus à chaque nouvelle découverte ! On se souvient toujours d’un ou d’une professeur qui a su nous inoculer l’intérêt, nous transfuser l’envie d’approfondir un sujet et la curiosité pour tel ou tel domaine de connaissances. J’avais l’impression d’avoir fait « mes humanités » et qu’à présent, en retour, je devais en transmettre avec la meilleure ardeur toutes les ressources, ou plutôt le plus grand nombre possible. Répandre l'instruction comme une semence bénéfique.
 
La première fois que je suis entrée dans une salle de classe avec les trente monstres derrière moi qui frétillaient et murmuraient dans mon dos, j’étais malade, littéralement. Je fis l’appel en tremblant : j’étais impressionnée. Il fallut commencer le cours (un remplacement de congé maternité), j’avais le cerveau vidé : le néant cosmique. Et puis, de l’estrade, je les ai regardés, j’ai vu leurs regards, leur attente, j’ai compris ce que je devais faire, j’ai respiré un grand coup et j’ai foncé. Tout est venu très naturellement. J’avais raffolé de ces deux heures de cours, dévoré leurs questions, je me complaisais dans les explications, les éclaircissements et les digressions. J'ai depuis l'amour de la préparation des cours, des lectures, du suivi des élèves, de l'enrichissement permanent qu'offre ce métier.

Il n’y a plus que cela qui m’intéresse aujourd’hui. Je veux enseigner… le plus longtemps possible.

20 février 2007

Le règne de la gravéolence

La prof a craqué

J’ai très souvent entendu parler du « sacerdoce » du métier d’enseignant : le dévouement que ce « ministère » exige en est la raison. Ajourd’hui, j’ai craqué, j’ai pleuré. Le temps est long et les enfants sont survoltés. Deux élèves, auxquels j’avais rendu leurs copies (un zéro et un un sur vingt !), ont décidé de me le faire payer. Prévoyant la dernière heure de la journée plus détendue, je pensais relâcher un peu la pression et faire des exercices de vocabulaire sur l’étymologie latine, les suffixes et les préfixes. Le cours réclamant moins d’attention de la part des élèves, je tolérais un vague fond sonore de chuchotements et de rires, le provoquant parfois moi-même… Ces deux-là n’ont jamais travaillé, ne réfléchissent pas et s’agitent à la moindre perturbation. L’un des deux, retourné, discutant, jouant avec des ciseaux, et prévenu plusieurs fois, se mit à faire trop de bruit. Je lui demande donc de bien vouloir sortir cinq minutes dans le couloir. Il sort, vexé. Deux minutes après, je le fais rentrer. Il se tient correctement cinq minutes puis recommence à bavarder bruyamment et à lancer une règle en métal qui résonne et m’interrompt. Je m’agace et lui prends son carnet, mets un mot et le punis : il faut recopier vingt fois le chapitre sur le comportement du règlement intérieur. Là, il marmonne dans sa barbe, je fais semblant de ne pas entendre, il traîne dans l’allée, met un temps fou à sortir. Je commence à bouillir, je vais vers lui et lui demande avec fermeté de se presser. Il part en claquant la porte et en hurlant un « fait chier » insolent. Je passe et je continue le cours.
Le second, qui est son copain, à l’autre extrémité de la classe, se tient comme un veau, la tête posée dans sa main, la moitié du tronc sur son bureau ; visiblement, sa sale note et sa position ne l’empêchent pas de parler avec ses camarades. Je m’agace, lui demande de se tenir correctement et de cesser de parler. Il fait mine de se redresser et se tait cinq minutes. Le temps de noter au tableau quelques mots, je l’entends bouger sa chaise. Je me retourne : il était debout sur sa chaise en train de faire rire ses petits copains. Le même film se reproduit : carnet de liaison, mot, punition et il sort. Péniblement, la sonnerie salvatrice résonne, et les deux zouaves rentrent. Le premier me montre sa punition, m’explique qu’il n’a pu recopier que sept fois le chapitre, je lui demande de terminer cette punition pour vendredi, que c’est la moindre des choses, qu’il faut savoir se tenir convenablement en classe, qu’il faut respecter les adultes et en particulier le professeur, etc. Il se vexe, m’arrache sa feuille des mains et la froisse pour la jeter sous mes yeux à la poubelle. Je ne veux pas me démonter et lui réplique qu’il faudra donc tout recommencer pour vendredi, que c’est dommage. « J’m’en fous, je ne le ferai pas. J’en ai marre… » Je fais l’erreur de relever cette phrase malheureuse qui aurait dû rester sans réponse et lui crie que je demanderai deux heures de colle : « donnez-moi votre carnet de liaison ! ». Trop tard, il prend son sac et s’en va, la foule des élèves m’empêche de passer. Il hurle : « vivement vendredi !».
Je n’oublie pas le second et veux voir sa punition. Il prend son air le plus débile possible et m’interroge : il ne savait pas qu’il devait faire une punition, il était resté dans le couloir, il n’est pas allé au bureau de la C.P.E faire sa punition, blablabla… Je demande donc de faire sa punition pour vendredi. Et là, il me regarde, demande pourquoi et crie à l’injustice et répète en criant : « je n’ai rien fait, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait… ». Je le questionne pour savoir s’il se sent bien et me regarde avec un sourire narquois d’une insolence éhontée, à tel point que j’ai senti pour la première fois de ma courte carrière une impression physique très étrange. J’avais envie de le frapper. Je me voyais en train de lui taper la tête contre son bureau. Et pendant que j’imaginais cela, il continuait ses petits sourires narquois… Je capitule, j’arrache son carnet et je sors pour aller en salle des profs.

Je prends une chaise sur laquelle je m’écroule et je fonds en larmes.  C’est la première fois que je pleure, la première fois que ce métier me fait pleurer.
Je parle à une sympathique prof de français qui me soutient et me réconforte : je suis certainement fatiguée, je ne suis donc plus capable de prendre le recul nécessaire, j’ai besoin de repos... Je me calme et décide de rentrer.
 
En attendant le train sur le quai, un élève de cette classe, un troisième larron, foireux et mesquin, vient sur le quai d’en face me provoquer en faisant de larges sourires et me faire des petits signes de la main. Je soutiens son regard...
 
Vivement vendredi, 16h30.