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28 février 2007

Epouvantable illation

Ad augusta per angusta

Je n’aime pas les euphémismes : ils sont laids et déformants. L’euphémisme, c’est un voile inutile destiné à ménager les sensibilités névralgiques de jeunes filles trop fragiles et qui s’effarouchent pour un poil de cul jusqu’à en faire des perruques ! Non décidément, l’euphémisme est tiède : je lui préfère mille fois l’exagération tragique, l’hyperbole généreuse et même l’hypotypose fulminante. L’euphémisme est un accessoire ridicule qui permet d’abaisser des sommets grandioses à la nullité d’une plaine désespérante et triste à y mourir.
Il s’agit d’une figure de pensée qui transfuse une réalité jugée difficile et heurtante vers une autre plus lénifiante en la désignant de manière trompeuse et réconfortante. L’euphémisme est un doux bercement pour agneaux et agnelles apeurés du loup trop vilain et rôdant dangereusement. L’euphémisme est un calmant pour névrosés et autres attardés endormis et coquettement accommodés du monde qu’on leur donne à ingurgiter et auquel on a très soigneusement ôté sa saveur piquante.
Il est très intéressant de relever le nombre d’euphémismes au cours d’une soirée mondaine et de les disséquer : ils se logent partout et plus personne ne semble affligé du symbole d’abrutissement qu’ils véhiculent. L’euphémisme est devenu une image d’urbanité incontournable que l’on s’approprie facilement et devient un us aussi courant que n’importe quel autre. Il faut voir l’air important que prennent les gens lorsqu’ils placent un de ces monstres dans leur phrase qui tout d’un coup devient majestueuse comme un cérémonial qu’on exécute avec un soin débordant. Mais l’euphémisme est traître et se dépense sans problème car il y en a toujours de nouveaux qui apparaissent quand certains sont trop éculés : l’on doit s’efforcer d’être neuf, tout de même, sinon c’est la faute de goût et signe de pauvreté langagière : et en soirée, c’est le ridicule assuré. Tâchons d’être pris au sérieux.
Ne dit-on pas : « sans emploi » pour chômeur ? « hôtesse de caisse » pour caissière ? « élève qui doit intensifier ses efforts » pour gros nul qui n’en fout pas une ? « élève bavard » pour p’tit con qui fout le merdier en cours ?  L’euphémisme est le révélateur des mythologies travaillées, sculptées à la mesure de la Bêtise et insidieusement établies dans ce monde. Il est hallucinant de remarquer la perversité d’appareil qui se cache derrière cet usage systématique de cette technique vieille comme Aristote.
 
Comment allons-nous saisir la réalité si l’on décapite les journaux quotidiens de leurs euphémismes ? N’est-il pas plus croustillant de désigner les choses dans leur cruauté ? N’est-il pas plus malin de dénoncer la douleur d’une réalité en plaçant les gens devant sa trivialité et son inhumanité plutôt qu’en les encourageant à croire que « tout va bien, madame la marquise » ? Comment prendre conscience de la gravité d’une situation (dans notre difficile monde actuel et cochon) si l’on use de ces tournures malsaines et s’use dans une grande maniaquerie collective à se voiler la face !
L’euphémisme, s’il était inoffensif, peu m’importerait (et encore !) son maniement excessif. Malheureusement, il est synonyme d’une culture morbide et constitue une autre puissance qui règle au pas la masse de veaux qui nous entoure et dont malheureusement nous faisons partie.
(Alors, à partir de demain je décrète une grève de quarante-huit heures reconductible de l’emploi de l’euphémisme ! Je dis stop à l’euphémisme qui cherche à nous étrangler et faire de nous des robots ! Pauvres de nous !)
 
Voilà un cri vespéral parmi tant d’autres…

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27 février 2007

La poétique de l'injure

Les podagres acéphales

L’injure c’est l’injustice et l’outrage gratuit. Mille fois plus blessante qu’une gifle, l’injure n’est pas l’insulte car cette dernière est une arme irrespectueuse et méprisante. Dans leur catégorie, l’injure altière est plus hautaine que l’insulte qui se met en lettres et n’instruit pas, malheureusement. L’insulte se crie et se répète, l’injure est plus froide et s’assène magistralement. L’insulte se crache et échange des coups tandis que l’injure viole et ôte le droit de l’esquive. J’en tiens pour preuve que l’injure se profère.
Je distingue l’injure noble et l’insulte sans nuance car ni l’une ni l’autre n’ont la même forme ni la même intériorité. Ce n’est pas la même pénibilité, ça ne s’accueille pas identiquement. En discours, les injures deviennent invectives et ne masquent plus l’énervement.
Je suis une énervée et j’ai souvent l’injure à la bouche : je tranche et domine. J’adore condamner et je me délecte de la contradiction. Souvent, j’affectionne les opposants minoritaires et les radicaux de tout poil : Léon Bloy est un iconoclaste dont je devrais suivre l’exemple. Toutefois, je ne supporte pas les idées étroites et j’estime qu’avoir de larges vues offre une certaine tendance à la discussion riche, parfois emportée et vive. Mais je m’égare. L’important est toujours de bannir cette imbécile ignorance qui de nos jours alimente les idées les plus sottes. Cela malheureusement ne suffit plus : même une prof d’histoire peut être homophobe et antisémite ! Il y a des interprétations de tel ou tel fait historique qu’on déforme et distend à sa guise, selon l’idée qu’on veut défendre, sans « virilité intellectuelle ».
Ce qui me choque encore c’est ce retour étrange des « collectifs » qui m’évoquent toujours ces malheureuses « fermes collectives » aux pires heures de la Russie. Dès que j’entends ce mot idiot, l’injure point au fond de ma gorge et elle n’est pas vulgaire. Je ne pense pas choquer les âmes sensibles en disant que je rejette la doxa dominante. Il me semble d’ailleurs que Bloy défendait l’idée qu’il n’y a pas d’égalité naturelle et qu’on ne pouvait donc en faire un « principe égalitaire » fondateur, et que la fameuse fraternité républicaine n’est que de la philanthropie pour énergumènes attardés. Ses mots sont plus durs dans mon souvenir trop flou mais l’idée est là.

Les descriptions des médiocres dans les œuvres de Bloy sont toujours très significatives comme par exemple ce passage à propos d’un écrivaillon nommé Dulaurier, vous remarquerez comme moi ce parfum d'actualité : « Il faut penser à l’incroyable anémie des âmes modernes dans les classes dites élevées—les seules âmes qui intéressent Dulaurier et dont il ambitionne le suffrage—, pour bien comprendre l’eucharistique succès de cet évangéliste du Rien. » (Le Désespéré, Première partie). Et ça continue trois pages plus loin, toujours à propos de Dulaurier et l'un de ses compères : « C'est peut-être l'effet le moins aperçu d'une dégringolade française de quinze années, d'avoir produit ces dominateurs, inconnus des antérieures décadences, qui règnent sur nous sans y prétendre et sans même s'en apercevoir. C'est la surhumaine oligarchie des Inconscients et le Droit Divin de la Médiocrité absolue. (…) Ils ne sont, nécessairement, ni des eunuques, ni des méchants, ni des fanatiques, ni des hypocrites, ni des imbéciles affolés. Ils ne sont ni des égoïstes avec assurance, ni des lâches avec précision. Ils n'ont pas même l'énergie du scepticisme. Ils ne sont absolument rien. »

Finalement, c’est l’injure aristocratique. Savoureuse !

23:10 Publié dans Parabases | Lien permanent | Commentaires (3)

26 février 2007

Mon obduration infantile

Tu passes et te répands dans mes jours.

J’ai donné le meilleur de moi, et je voulais encore m’améliorer. Tu as su plier mes volontés à tes plaisirs mutins et tendre vers toi mon ardeur désirante. Ah ! My love, comment en sommes-nous arrivées à tant de déchirements de fournaise ? Les sentiments purs se sont-ils dissipés dans le flot des jours fétides ? Près de toi, tu me manques.

Je hais ces éruptions volcaniques chez moi que tu me sembles provoquer, toujours sans ferveur.

Ces trois jours avec toi ont montré nos limites et nos tolérances. Tu fus étonnée, comme je le fus, pourtant, de cet étrange cercle, favorable et préservé, dans lequel nous nous retrouvons, dénudées et mendiantes. Le plaisir généreux de ce moment intense nous unit : « on est soudées toi et moi… » me dis-tu. Et pourquoi alors cette indifférence ? ces barrières que tu refuses d’abaisser ? Tu me parles de l’enfant qui ne me parle pas, tu me demandes encore des efforts inhumains. Je ne peux pas exaucer ton désir et je m'endurcis.

Ce soir tu dis que tu as les boules.

Putain mais je t’aime !

25 février 2007

Distinction honorifique

Les vacances

Hier, à 16h30 a retenti la sonnerie espérée et émancipatrice. Les enfants ont hurlé et j’ai levé les bras au ciel. Enfin, les vacances et leur vacuité, le repos et ses rêveries, les flâneries et les mains dans les poches vont m’apporter les paisibles joies enfantines de l’ennui. J’ai été gâtée (comme les fruits ?) vendredi. Il paraît que certains élèves m’ont vue pleurer mardi dernier et la nouvelle s’est répandue parmi les quatrièmes et certainement dans le reste du collège. J’avais pris des mesures sévères que Dracon n’aurait pas mésestimées afin d'avoir la paix : j’ai décidé d’exclure les deux larrons de mardi des trois heures de cours que j’ai avec cette classe le vendredi. La punition la plus ingrate et ennuyeuse que j’ai trouvée en petit cadeau empoisonné consistait à recopier les pages de leçon de grammaire du livre (chapitre sur les subordonnées)… pendant trois heures ! Ni la C.P.E ni les collègues ne se sont opposés et beaucoup ont même été à me soutenir. J’ai été très contente du petit scenario que j’avais concocté depuis la veille : j’entrais dans la classe à neuf heures trente après le cours de maths, dans un silence pratiquement religieux, les élèves avaient tous les yeux grand ouverts et attendaient que j’arrive au bureau. Je sentais mon visage complètement fermé et évitais soigneusement de croiser le regard de mes deux cowboys de pacotille. J’attendis le silence total et fis l’appel, je lançai le fameux : « Bonjour ! Asseyez-vous ! ». Et à ce moment précis, quelqu’un frappe à la porte, le surveillant (un vrai dur qui prépare l’iufm !) entre, les élèves sont très étonnés, et il appelle les deux crapauds : « … Prenez un stylo et le livre de grammaire ! Vous venez avec moi… » Il n’y a même pas eu de « pourquoi ? » ou de « qu’est-ce que j’ai fait ? ». Ils sont sortis, un des deux s’est retourné vers moi avec son petit sourire narquois qui ne m’a pas ébranlée dans ma détermination. L’autre, que j’ai pourtant poussé à travailler et toujours voulu motiver et sur lequel je me suis particulièrement penchée avait l’air sincèrement désolé. Je l’ai compris plus tard lorsqu’il est venu me dire au revoir dans la cour à la fin de la journée : je n’ai pu m’empêcher de faire un large sourire, sincère : je me sentais juste.

Et voilà ! Le soulagement et le petit plaisir mesquin que j’ai ressentis à cet instant m’ont redonné du courage. Le cours a pu commencer et la classe, impressionnée, n’a posé aucun problème d’agitation. L’autre classe, idem mais un élève seulement a été exclu : un petit tyran pénible et qui a mauvais fond, même sa classe a du mal à le supporter (il a été exclu une journée prévue à la rentrée). Cette autre classe m’avait réservé une petite surprise très émouvante. En entrant une classe chaque élève avait le sourire et je sentais que quelque chose se complotait. En effet, après l’appel, un élève vient vers moi avec un petit cadeau : surprenant ! Puis un autre avec un bouquet de roses jaunes (se faire pardonner) vient vers moi. Encore une autre avec une carte, et enfin une dernière avec une lettre. J’étais très étonnée mais contente. Tous m’avaient écrit un petit mot qui en substance dit : « vous êtes dure avec nous, nous sommes durs avec vous mais vous nous apprenez plein de choses et on vous adore… ». Le petit cadeau était en fait un « diplôme de la meilleure prof » sous verre fait par un jeune sympathique et très fier de lui… J’ai été touchée comme jamais et je ne m’y attendais pas du tout ; j’étais persuadée d’avoir une réputation de « peau de vache » indigeste…Que dire de plus ?

« Au fond, ils ne sont pas si méchants ! » me dit ma collègue prof d’histoire...

 

08:40 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (15)

22 février 2007

Prof de français

Livraison fervide
 
« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. » (Beaumarchais). Et ce n’est pas tout encore. Il y a tant de choix, de décisions à prendre, difficiles toujours. Si j’écris là, c’est afin de me reposer de mes sentiments et de mes émotions. Jusqu’à l’année dernière j’utilisais encore des petits agenda avec une page par jour (c’est un excellent exercice : peu importe l’intensité de la journée, le nombre de lignes est limité.) J’en ai une pile poussérieuse que je ne déplace jamais : j’attends.
Je m’aperçois que la décision d’enseigner est venue tard ; je voulais devenir « artiste » ou « médecin » (la tendance familiale). Mon grand-père, peu avant de mourir, me conseillait fortement de devenir institutrice comme l’une de mes tantes et ma grand-tante. Je me souviens parfaitement de ma réaction à cet instant : un haussement d’épaules intérieur : jamais de la vie et pour rien au monde j’exercerai un métier pareil.
Et puis à la fac (je ne voulais pas faire prépa : mon côté un peu fainéant ne me disposant pas à la masse de travail exigée dans ces classes), je me suis vite aperçue que les Lettres Classiques n’offrent pas de vastes horizons. La lumière me guidait vers l’édition, la publicité ou la pige. J’ai tenté les trois mondes et j’ai détesté la faune désepérée et intrigante qu’on  y rencontre. Je n’ai guère le goût des contraintes et encore moins celui des muselières.
J’avais besoin de ces courtes expériences ataxiques après toutes les interrogations désordonnées qui m’ont hantée. Naturellement, je me suis retournée vers les uniques connaissances que je savais à peu près maîtriser: la lecture solitaire et la grammaire parfois inattendue mais toujours géniale. J’ai eu envie de partager, de transmettre ma passion, mon émerveillement, et toutes les émotions que j’eus à chaque nouvelle découverte ! On se souvient toujours d’un ou d’une professeur qui a su nous inoculer l’intérêt, nous transfuser l’envie d’approfondir un sujet et la curiosité pour tel ou tel domaine de connaissances. J’avais l’impression d’avoir fait « mes humanités » et qu’à présent, en retour, je devais en transmettre avec la meilleure ardeur toutes les ressources, ou plutôt le plus grand nombre possible. Répandre l'instruction comme une semence bénéfique.
 
La première fois que je suis entrée dans une salle de classe avec les trente monstres derrière moi qui frétillaient et murmuraient dans mon dos, j’étais malade, littéralement. Je fis l’appel en tremblant : j’étais impressionnée. Il fallut commencer le cours (un remplacement de congé maternité), j’avais le cerveau vidé : le néant cosmique. Et puis, de l’estrade, je les ai regardés, j’ai vu leurs regards, leur attente, j’ai compris ce que je devais faire, j’ai respiré un grand coup et j’ai foncé. Tout est venu très naturellement. J’avais raffolé de ces deux heures de cours, dévoré leurs questions, je me complaisais dans les explications, les éclaircissements et les digressions. J'ai depuis l'amour de la préparation des cours, des lectures, du suivi des élèves, de l'enrichissement permanent qu'offre ce métier.

Il n’y a plus que cela qui m’intéresse aujourd’hui. Je veux enseigner… le plus longtemps possible.

21 février 2007

Turpitudes macroscopiques

Tu m’as appelée ce matin pour me dire : « je voulais juste t’embrasser, t’entendre, te dire bonjour et te dire que je t’aime. »
C’est trop rare pour n’être pas émue… mais si tu savais ce qui se désagrège en moi depuis quelques mois, peut-être le ferais-tu plus souvent. Tu prendrais ce téléphone breneux et me parlerais de tes impressions légères, tes volontés futiles ou dogmatiques, tu m’appellerais à toi et je ne t’opposerais aucune résistance, j’accueillerais tes oukases comme des compliments parfaits, et déposerais à tes genoux toute mon admiration.
 
Il faut dire que tu ne me demandes même plus ces derniers jours comment se passent mes journées, si tout se passe bien avec mes élèves. Tu ignores ce qui s’est passé hier, et l’épuisement m’empêchait de te parler. J’ai adoré tes bras fugitifs et j’en avais besoin. Je m’enferme un peu plus et je m’irrite pour des détails : j’en fais des folies. Je deviens autiste et tu ne me fais pas de cadeaux dans ces moments-là. Tu dis que ce n’est pas la « bonne méthode » avec toi. Tout à l’heure, tu n’as même pas décollé de ton bureau, tu n’as pas remarqué que j’étais malade et épuisée. Peu importent les discussions que nous avons eues : tu replonges et je m’éloigne. Combien de temps allons-nous encore tenir ? Je n’ai plus de voix, mes bronches sont brûlées et ma gorge enflammée me fait mal. J’en perds le goût de toi et petit à petit, notre miracle se fatigue, les gestes n’entourent plus rien et la banalité devient ironique, insolente. Beauté flamboyante ou magma acide, je ne nous vois plus. Anacréon est parti.
 
Je me sens nue et désertée.
 
Ce soir, my love, plus que jamais, j’ai envie d’une vraie solitude, et ce n’est pas toi qui me l’imposeras.

La Naissance de Vénus

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La Naissance de Vénus
par Eugène Amaury-Duval 

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20 février 2007

Le règne de la gravéolence

La prof a craqué

J’ai très souvent entendu parler du « sacerdoce » du métier d’enseignant : le dévouement que ce « ministère » exige en est la raison. Ajourd’hui, j’ai craqué, j’ai pleuré. Le temps est long et les enfants sont survoltés. Deux élèves, auxquels j’avais rendu leurs copies (un zéro et un un sur vingt !), ont décidé de me le faire payer. Prévoyant la dernière heure de la journée plus détendue, je pensais relâcher un peu la pression et faire des exercices de vocabulaire sur l’étymologie latine, les suffixes et les préfixes. Le cours réclamant moins d’attention de la part des élèves, je tolérais un vague fond sonore de chuchotements et de rires, le provoquant parfois moi-même… Ces deux-là n’ont jamais travaillé, ne réfléchissent pas et s’agitent à la moindre perturbation. L’un des deux, retourné, discutant, jouant avec des ciseaux, et prévenu plusieurs fois, se mit à faire trop de bruit. Je lui demande donc de bien vouloir sortir cinq minutes dans le couloir. Il sort, vexé. Deux minutes après, je le fais rentrer. Il se tient correctement cinq minutes puis recommence à bavarder bruyamment et à lancer une règle en métal qui résonne et m’interrompt. Je m’agace et lui prends son carnet, mets un mot et le punis : il faut recopier vingt fois le chapitre sur le comportement du règlement intérieur. Là, il marmonne dans sa barbe, je fais semblant de ne pas entendre, il traîne dans l’allée, met un temps fou à sortir. Je commence à bouillir, je vais vers lui et lui demande avec fermeté de se presser. Il part en claquant la porte et en hurlant un « fait chier » insolent. Je passe et je continue le cours.
Le second, qui est son copain, à l’autre extrémité de la classe, se tient comme un veau, la tête posée dans sa main, la moitié du tronc sur son bureau ; visiblement, sa sale note et sa position ne l’empêchent pas de parler avec ses camarades. Je m’agace, lui demande de se tenir correctement et de cesser de parler. Il fait mine de se redresser et se tait cinq minutes. Le temps de noter au tableau quelques mots, je l’entends bouger sa chaise. Je me retourne : il était debout sur sa chaise en train de faire rire ses petits copains. Le même film se reproduit : carnet de liaison, mot, punition et il sort. Péniblement, la sonnerie salvatrice résonne, et les deux zouaves rentrent. Le premier me montre sa punition, m’explique qu’il n’a pu recopier que sept fois le chapitre, je lui demande de terminer cette punition pour vendredi, que c’est la moindre des choses, qu’il faut savoir se tenir convenablement en classe, qu’il faut respecter les adultes et en particulier le professeur, etc. Il se vexe, m’arrache sa feuille des mains et la froisse pour la jeter sous mes yeux à la poubelle. Je ne veux pas me démonter et lui réplique qu’il faudra donc tout recommencer pour vendredi, que c’est dommage. « J’m’en fous, je ne le ferai pas. J’en ai marre… » Je fais l’erreur de relever cette phrase malheureuse qui aurait dû rester sans réponse et lui crie que je demanderai deux heures de colle : « donnez-moi votre carnet de liaison ! ». Trop tard, il prend son sac et s’en va, la foule des élèves m’empêche de passer. Il hurle : « vivement vendredi !».
Je n’oublie pas le second et veux voir sa punition. Il prend son air le plus débile possible et m’interroge : il ne savait pas qu’il devait faire une punition, il était resté dans le couloir, il n’est pas allé au bureau de la C.P.E faire sa punition, blablabla… Je demande donc de faire sa punition pour vendredi. Et là, il me regarde, demande pourquoi et crie à l’injustice et répète en criant : « je n’ai rien fait, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait… ». Je le questionne pour savoir s’il se sent bien et me regarde avec un sourire narquois d’une insolence éhontée, à tel point que j’ai senti pour la première fois de ma courte carrière une impression physique très étrange. J’avais envie de le frapper. Je me voyais en train de lui taper la tête contre son bureau. Et pendant que j’imaginais cela, il continuait ses petits sourires narquois… Je capitule, j’arrache son carnet et je sors pour aller en salle des profs.

Je prends une chaise sur laquelle je m’écroule et je fonds en larmes.  C’est la première fois que je pleure, la première fois que ce métier me fait pleurer.
Je parle à une sympathique prof de français qui me soutient et me réconforte : je suis certainement fatiguée, je ne suis donc plus capable de prendre le recul nécessaire, j’ai besoin de repos... Je me calme et décide de rentrer.
 
En attendant le train sur le quai, un élève de cette classe, un troisième larron, foireux et mesquin, vient sur le quai d’en face me provoquer en faisant de larges sourires et me faire des petits signes de la main. Je soutiens son regard...
 
Vivement vendredi, 16h30.

 

19 février 2007

Foirade érubescente

Une journée terminée.

Une de plus, bientôt la fin : encore quelques heures de cours, quelques copies à corriger et le rythme se brisera pour quelques jours. Quelques de jours de répit mérités, je reprendrai ensuite mon cartable plein à craquer, et tous les matins j’irai à l’école.
Le week-end pluvieux m’a presque permis d’oublier mes crapoussins : je m’imaginais déjà en vacances.
Je n’ai rien fait de particulier aujourd’hui. Le niveau de grammaire est vraiment faible : cela me rend imbécile et affolée.

Ils ignorent pour la plupart les fonctions grammaticales et les confondent avec les natures, ils ne savent pas faire une analyse logique simple du genre sujet-verbe-complément d’objet-complément circonstanciel. Une nette majorité des élèves n’ont absolument pas acquis les réflexes d’accord. Même si l’orthographe se fixe normalement à la fin de l’adolescence, beaucoup des jeunes qui arrivent sur la marché du travail ont et auront une orthographe amputée, à vie !  Exemples de phrases lues dans des rédactions d’élèves qui ont un niveau moyen : « il regrettai », « ils se battères », « il finirai ses etude de droit ». Tous ces exemples sont vrais : j’ai les copies sous les yeux et aucun de leurs auteurs n'est dyslexique ni étranger. C’est une classe de quatrième considérée comme « bonne » dans l’établissement. Tous ces élèves passeront en troisième, ils obtiendront leur brevet malgré des lacunes profondes et une absence totale de réflexes orthographiques, en ignorant les règles de grammaire les plus basiques.

D’où vient le problème ? La dyslexie n’explique pas tout : je pense que cela vient du primaire, car tous les profs de français en collège que je connais sont aussi affligés que moi. Il y a un moment dans l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe dans les classes de primaire où la vigilance des instituteurs doit diminuer. Visiblement, l’exigence n’est plus la même et la médiocrité est considérée comme excellence. On prépare une génération cadavérique, en putréfaction et privée de la vue, ignorant sa propre détresse. Tous ces jeunes sont des décapités qui vivront dans un monde stérilisé, et ils ne le sauront même pas. Les âmes seront myopes et les esprits liquides iront s’abreuver aux mamelles de la Bêtise.

Ce soir, j’ai la rage de voir que nous privons toute une jeunesse des moyens de s’exprimer, de la même manière qu’on muselle un chien misérable.

20:50 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (5)

18 février 2007

Pituiteux et empyréens


Si j’écrivais ces mots au tableau ou si je les plaçais dans une phrase en cours, il y aurait toujours une majorité d’élèves pour demander : « c’est français M’dame ? ».
Oui, c’est français ! « …et je trouve que cela vous désigne parfaitement ! ». Tout comme la conjugaison du passé simple ou celle du subjonctif imparfait, comme l’adverbe continûment (préférable à continuellement), etc. sont français !
Tous les jours, j’ai le droit à des mines allongées d’étonnement et d’interrogation. Quelques-uns notent sur le coin d’une feuille ce qu’ils apprennent lorsque je fais des petites digressions, les autres s’en contrefichent et ne comprennent toujours pas l’intérêt d’étudier les règles d’accord du participe passé ou de l’organisation d’un commentaire composé. J’ai beau leur répéter qu’une langue correctement exploitée et utilisée facilite largement l’organisation de ses propres idées et opinions et rend aisée leur formulation. Connaître sa langue c’est aussi comprendre ce qui se cache derrière et pouvoir en manier toutes les subtilités. Les cours de français, c’est aussi de la culture générale, c’est enrichir ses connaissances et être capable de suivre une discussion lors de dîners mondains, par exemple. C’est aussi essayer d’avoir le goût de la lecture, et acquérir cette fameuse « curiosité universelle » dont parlait Diderot. Bref, les cours de français, c’est se donner les moyens de réfléchir sur tout et rien, sur ce qui nous entoure et ce que nous propose le monde. Les cours de français sont utiles pour aiguiser son jugement.

Je me demande pourquoi ils refusent d’apprendre et préfèrent ingérer les déjections télévisuelles et d’internet ? En fait, je pense que je garde mes souvenirs de bonne élève, curieuse et lectrice. J’enseigne en me projetant à leur place : j’étais passionnée et toujours agréablement surprise d’apprendre… et aussi en privé catho.
Je ne peux évidemment pas demander à toute une classe de trente ados d’être disciplinés, attentifs, bien élevés, travailleurs, curieux, intelligents, sachant s’exprimer dans une langue correcte, contents de venir en cours, ayant toujours des notes aux alentours des dix-huit… Non ! C’est impossible : et puis, ce que je m’ennuierais si j’avais une telle classe ! Non, surtout que rien ne change et que je me résolve à la nullité d’une minorité à la traîne, la médiocrité de la majorité et l’intérêt d’une petite élite formée de deux ou trois élèves par classe !

Oui, la médiocrité est la nouvelle culture, elle est portée au rang de la réussite. Il suffiit pour cela de corriger des épreuves de français au brevet des collèges ou au baccalauréat pour s’apercevoir qu’il ne faut pas être exigeant et les maintenir dans un certain confort.

Lorsque les générations qui arrivent ne sauront plus s’exprimer, elles n’auront plus les moyens de penser, et certainement pas les moyens d’accepter ou refuser le monde qu’on leur propose…

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17 février 2007

Les invertébrés à l'école

J’ai une journée représentative de ces derniers mois, hier.

Je m’étais couchée tôt, le réveil réglé à 5h30. Je bouquine dans le lit en attendant ma copine. Nous venions juste d’avoir une grande discussion sur la qualité de notre vie de couple : ça se délite. Elle ne fait plus attention et je la soupçonne de me mentir… Je réussis à m’endormir après une éternité. Je suis réveillée par ma copine qui vient au lit vers minuit. Je réussis à m’endormir. Je suis réveillée à 3h30 par la petite fille qui vient dans le lit. Impossible de retrouver le sommeil. Donc, je me lève. Je suis épuisée.

La journée de cours fut pénible : les élèves sont agités, énervés et les vacances n’arrivent que vendredi prochain. J’ai même donné deux heures de colle : ça doit être la deuxième fois que je le fais en deux ans. J’ai fait un cours de rappel à mes deux quatrièmes sur les natures et les fonctions et j’ai eu raison : combien confondent encore ces deux notions ? Plus évaluation sur les subordonnées que j’ai corrigée : il y a une moitié qui bosse et qui comprend, et l’autre moitié qui mélange tout et ne travaille pas, et ne travaillera pas de toute manière. J’avais même préparé une question de par cœur pour qu’ils obtiennent des points facilement, mais non rien ! Ce sont des larves et ça m’énerve ! Encore dix-huit heures de cours.


En fumant une clope sur le trottoir à la récré, hier, je parlais avec une prof d’histoire qui me ramène chez moi de temps en temps. Je lui parle de cette histoire du grand rabbin de Lyon qui prétend que les homosexuels ont des problèmes génétiques : je lui demande ce qu’elle en pense. Sa réponse fut aussi courte que précise : « Je crois qu’il a raison ! »…

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15 février 2007

L'abomination de la désolation

Aujourd’hui, c’est mon jour de repos. Pas une heure de cours. Pas de réveil à cinq heures du matin, pas besoin de se presser pour prendre le train (qui est supprimé une fois sur deux ou en retard une fois sur trois…), inutile de s’égosiller devant une classe de trente élèves qui gesticulent, s’agitent, chuchotent, ricanent, papotent, s’énervent, ne comprennent rien. J’ai quatre paquets de rédactions à corriger : j’ai dû en corriger une dizaine sur un paquet.
Je souffre quand je vois que ces enfants n’ont pas les réflexes d’accord, ne savent pas conjuguer au présent le verbe chanter (je ne parlerai pas du passé simple), n’ont pas l’idée d’aller ouvrir un dictionnaire pour vérifier une orthographe, ne savent pas du tout présenter une copie proprement.
Depuis presque trois semaines, je fais travailler mes classes de quatrième sur les subordonnées : rien ne se passe à part peut-être un ou deux élèves qui réfléchissent un minimum et ont retenu qu’une relative est introduite par un pronom relatif, une complétive par une conjonction : s’ils retiennent « de subordination » c’est le bout du monde ! Comment est-il possible de ne pas entendre et retenir ce que je répète dix fois par cours et ce que je m’épuise à écrire au tableau ? J’ai préparé une évaluation d’une heure pour demain : je m’inquiète. Auront-ils travaillé ?
Je les aime bien ces petits. Quand je les regarde évoluer entre eux, quand ils me disent « Bonjour Madame » (oui, j’ai du râler plusieurs fois pour qu’ils me disent bonjour lorsque je rentre dans leur salle !), lorsqu’une main se lève pour dire « je n’ai pas compris », lorsqu’ils viennent inlassablement négocier une note, grapiller un demi-point, lorsqu’ils crient à l’injustice de se voir prendre leur carnet de liaison, etc. , je les aime. Je ne peux pas m’empêcher de me revoir à leur âge, à la différence que je garde des souvenirs d’assez bonne élève ayant des facilités. Je me souviens des crises de rire avec mes voisines en classe, à rire comme une folle derrière mon livre ou mon classeur. Tant de bons souvenirs que je ne leur en veux pas. Mais le prof’, c’est l’image de l’autorité, le référent, un peu le parent, parfois le confident involontaire (j’ai compris que certains sujets de rédaction étaient à éviter…)Demain, j’ai trois heures de cours avec une même classe et deux avec une autre. C’est la journée la plus difficile peut-être de ma semaine. Surtout les deux dernières heures, de 14h30 à 16h30 : les enfants sont fatigués et les vacances n’arrivent que vendredi prochain.
Ma copine devient de plus en plus distante : j’ai peur. Elle non plus alors, je n’arrive pas à l’intéresser ?
Je n’en peux plus non plus.

18:15 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3)

14 février 2007

Prof. Homo.

Prof.
Homo.

Je suis prof de français, latin et grec quand cette option est encore proposée aux élèves.
Je suis encore débutante dans le métier après deux ans d’enseignement, et je peux dire que j’en apprends tous les jours.
Je peux dire aussi que j’ai parfois du mal, souvent du mal, tous les cours du mal. C’est toujours le même souci : les enfants ne travaillent pas, ils refusent de réfléchir, c’est tout juste s’ils acceptent l’autorité.
En plus de cela, ma vie personnelle est telle qu’elle ne peut pas me permettre de respirer.
Je suis homosexuelle (ce que je déteste ce mot !). Ca fait longtemps que je suis homo. Et j’ai du mal aussi, parce qu’il est difficile de concilier sa vie privée et sa vie professionnelle sereinement. J’ai fait le choix de mes opinions et j’ai choisi d’enseigner dans les établissements privés catholiques. Même dans une salle des profs, l’homophobie est latente et parfois surgissante. Dans les salles de classe, c’est parfois pire.
Ma copine a choisi de ne pas vivre avec moi et préfère vivre seule avec sa fille, son ex vient dormir de temps en temps quand je ne suis pas là et je ne supporte pas.
Prof et homo.
Homo ou prof ?
Je ne sais plus trop qui je suis mais je sais que la vie privée ne doit pas mordre sur ma vie professionnelle. Toutefois, les vases communiquent et je n’y peux rien.