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20 février 2007

Le règne de la gravéolence

La prof a craqué

J’ai très souvent entendu parler du « sacerdoce » du métier d’enseignant : le dévouement que ce « ministère » exige en est la raison. Ajourd’hui, j’ai craqué, j’ai pleuré. Le temps est long et les enfants sont survoltés. Deux élèves, auxquels j’avais rendu leurs copies (un zéro et un un sur vingt !), ont décidé de me le faire payer. Prévoyant la dernière heure de la journée plus détendue, je pensais relâcher un peu la pression et faire des exercices de vocabulaire sur l’étymologie latine, les suffixes et les préfixes. Le cours réclamant moins d’attention de la part des élèves, je tolérais un vague fond sonore de chuchotements et de rires, le provoquant parfois moi-même… Ces deux-là n’ont jamais travaillé, ne réfléchissent pas et s’agitent à la moindre perturbation. L’un des deux, retourné, discutant, jouant avec des ciseaux, et prévenu plusieurs fois, se mit à faire trop de bruit. Je lui demande donc de bien vouloir sortir cinq minutes dans le couloir. Il sort, vexé. Deux minutes après, je le fais rentrer. Il se tient correctement cinq minutes puis recommence à bavarder bruyamment et à lancer une règle en métal qui résonne et m’interrompt. Je m’agace et lui prends son carnet, mets un mot et le punis : il faut recopier vingt fois le chapitre sur le comportement du règlement intérieur. Là, il marmonne dans sa barbe, je fais semblant de ne pas entendre, il traîne dans l’allée, met un temps fou à sortir. Je commence à bouillir, je vais vers lui et lui demande avec fermeté de se presser. Il part en claquant la porte et en hurlant un « fait chier » insolent. Je passe et je continue le cours.
Le second, qui est son copain, à l’autre extrémité de la classe, se tient comme un veau, la tête posée dans sa main, la moitié du tronc sur son bureau ; visiblement, sa sale note et sa position ne l’empêchent pas de parler avec ses camarades. Je m’agace, lui demande de se tenir correctement et de cesser de parler. Il fait mine de se redresser et se tait cinq minutes. Le temps de noter au tableau quelques mots, je l’entends bouger sa chaise. Je me retourne : il était debout sur sa chaise en train de faire rire ses petits copains. Le même film se reproduit : carnet de liaison, mot, punition et il sort. Péniblement, la sonnerie salvatrice résonne, et les deux zouaves rentrent. Le premier me montre sa punition, m’explique qu’il n’a pu recopier que sept fois le chapitre, je lui demande de terminer cette punition pour vendredi, que c’est la moindre des choses, qu’il faut savoir se tenir convenablement en classe, qu’il faut respecter les adultes et en particulier le professeur, etc. Il se vexe, m’arrache sa feuille des mains et la froisse pour la jeter sous mes yeux à la poubelle. Je ne veux pas me démonter et lui réplique qu’il faudra donc tout recommencer pour vendredi, que c’est dommage. « J’m’en fous, je ne le ferai pas. J’en ai marre… » Je fais l’erreur de relever cette phrase malheureuse qui aurait dû rester sans réponse et lui crie que je demanderai deux heures de colle : « donnez-moi votre carnet de liaison ! ». Trop tard, il prend son sac et s’en va, la foule des élèves m’empêche de passer. Il hurle : « vivement vendredi !».
Je n’oublie pas le second et veux voir sa punition. Il prend son air le plus débile possible et m’interroge : il ne savait pas qu’il devait faire une punition, il était resté dans le couloir, il n’est pas allé au bureau de la C.P.E faire sa punition, blablabla… Je demande donc de faire sa punition pour vendredi. Et là, il me regarde, demande pourquoi et crie à l’injustice et répète en criant : « je n’ai rien fait, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait… ». Je le questionne pour savoir s’il se sent bien et me regarde avec un sourire narquois d’une insolence éhontée, à tel point que j’ai senti pour la première fois de ma courte carrière une impression physique très étrange. J’avais envie de le frapper. Je me voyais en train de lui taper la tête contre son bureau. Et pendant que j’imaginais cela, il continuait ses petits sourires narquois… Je capitule, j’arrache son carnet et je sors pour aller en salle des profs.

Je prends une chaise sur laquelle je m’écroule et je fonds en larmes.  C’est la première fois que je pleure, la première fois que ce métier me fait pleurer.
Je parle à une sympathique prof de français qui me soutient et me réconforte : je suis certainement fatiguée, je ne suis donc plus capable de prendre le recul nécessaire, j’ai besoin de repos... Je me calme et décide de rentrer.
 
En attendant le train sur le quai, un élève de cette classe, un troisième larron, foireux et mesquin, vient sur le quai d’en face me provoquer en faisant de larges sourires et me faire des petits signes de la main. Je soutiens son regard...
 
Vivement vendredi, 16h30.

 

Commentaires

Y'a des jours comme ça, plus difficiles que d'autres... Pas de leçon à donner (ni à tirer je crois bien hélas), personne n'est à l'abri des provocations. penses-tu pouvoir rentrer dans cette classe avec le sourire, calme? Si oui, alors tu auras gagné. Courage!

Écrit par : L.Myster | 21 février 2007

Bien sûr ! Je serai calme, paisible et déterminée... C'est à moi de montrer l'exemple.

Écrit par : Boulon | 21 février 2007

Bonjour !!
Courage, ça nous arrive à tous, ces moments-là...
Moi je constate une chose, c'est que les gamins sont très très forts en psychologie : ils voient bien comment nous atteindre...
J'ai remarqué, en lisant ton article, que tu avais bien géré la situation... Et puis ce mot : "je m'agace"...
Et la situation s'envenime. Et si je le sais si bien, c'est que ça m'est souvent arrivé !
C'est difficile de ne pas entrer dans la spirale des affrontements verbaux, punitions, vérification des punitions, re-punitions pour punir de la punition non faite, etc etc etc...
Pour ma part, j'essaie le plus possible d'appliquer le "on en parle tous les deux à la fin de l'heure" : face à face, sans la pression et le regard de la classe derrière, ça a des chances de ne pas dégénérer.

En tout cas courage à toi !
Je reviendrai voir comment ça s'est passé, mais ne focalise pas sur ce "rendez-vous" de vendredi, ce n'est rien au regard de toute ta vie, cet incident.

Écrit par : Profette | 21 février 2007

Je partage le point de vue précédent : d'une part c'est vrai que ça arrive à tout le monde et d'autre part qu'il ne faut JAMAIS que vos élèves sentent qu'ils peuvent vous toucher et vous atteindre.
Un truc dans les moments difficiles : arrêtez le cours et prenez un bouquin...
Mais attention ! une fois de temps en temps...
Bonnes vacances

Écrit par : Rosa | 21 février 2007

J'ai oublié : comment se peut-il que des jeunes profs pensent encore que ce métier soit un sacerdoce !
Quelle absurdité...
C'est un métier comme un autre qui demande du professionnalisme et qui s'apprend...

Écrit par : Rosa | 21 février 2007

Comment aurais-tu réagis à ma place, Rosa ? Qu'aurais-tu fait que je n'ai pas fait ? Je ne demande qu'à apprendre et je prends tous les conseils ! Surtout des profs plus expérimentés !

Écrit par : Boulon | 22 février 2007

Oh, cette envie de frapper, je la connais trop bien ... cette année, j'ai vu ma main partir -j'ai du la lever de quelques millimètres à la hauteur de la hanche, personne n'a rien vu, je me susi ressaisie en une fraction de seconde... mais je te comprends TROP bien. bon courage!!

Écrit par : la prof parmi d'autres- à suivre | 24 février 2007

De tout temps j'ai vu des profs excédés par leurs conditions de travail.
Un jour une délégation était venue "vider son sac" auprès de l'inspecteur d'Académie, il y a vingt ans de cela, tous les profs s'attendaient à quelques encouragements, un peu d'empathie, au minimum une prise en considération, et bien non, il a répondu très sèchement :
"Vous avez choisi, de faire ce métier, et que vous le vouliez ou non vous faites un métier de chien, et oui, cela vous en bouche un coin, et pourtant c'est comme ça."

Du coup ils sont restés scotchés,
les quelques profs qui ont eu le courage de venir se plaindre, choqués ou interloqués, et sont repartis comme des zombis.

J'avais l'impression que tout le monde se fichait des problèmes des profs,
et maintenant ?

Écrit par : little wing | 24 février 2007

Douloureux !

Écrit par : Boulon | 25 février 2007

Excuse-moi de revenir dessus, mais... comment ça s'est passé, finalement, le vendredi en question ?

Écrit par : Profette | 02 mars 2007

Il faut lire l'article 'Distinction honorifique'...

Écrit par : Boulon | 02 mars 2007

oops, sorry, j'ai fait ma mauvaise élève, là !!!!

Écrit par : Profette | 02 mars 2007

J'ai souvent dit que je ne pourrais jamais être prof, que je finirai par fracasser mes élèves... Sérieusement. Quel self-control. J'admire votre patience, votre comportement ! Et je suis dépitée, outrée par le comportement des "jeunes", c'est de pire en pire, il ne faut pas le nier. L'éducation n'est plus la même. Et la société n'y est pas pour rien, je pense ? En tout cas, vous lire m'a beaucoup émue... Il y aura, dans toute cette flopée d'élèves, toujours quelque uns que vous aurez réussi à toucher. Certains profs extraordinaires m'ont marqué en bien. D'autres m'ont dégouté. Un prof juste ne peut qu'être aimé...

Écrit par : Zéphirah | 04 mai 2014

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